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geopolitique :"Vers une nouvelle guerre froide Chine-USA."
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La rivalité géostratégique croissante entre les Etats-Unis et la Chine pour la possession du Pacifique constitue une ligne de fracture mondiale très préoccupante et augure d'une "nouvelle guerre froide" plus dangereuse que la première.

La Chine rĂ©arme. Pourquoi ?

Les faits, d'abord, implacables : la RĂ©publique populaire de Chine est le pays au monde qui augmente son budget militaire dans les proportions les plus considĂ©rables : le 6 mars, PĂ©kin a annoncĂ© une hausse des dĂ©penses de l'armĂ©e de 17,7% en 2001, ce qui les porte Ă  141 milliards de yuans, soit 19 milliards d'euros ou 120 milliards de francs. Les experts occidentaux estiment que les dĂ©penses militaires rĂ©elles sont "deux Ă  trois fois plus Ă©levĂ©es que les chiffres officiellement avouĂ©s" (Le Monde, 07/03/2001). Cette progression brutale est la plus forte observĂ©e depuis vingt ans, et elle constitue la treizième hausse consĂ©cutive qui dĂ©passe les 10 %. A l'inverse de l'Europe qui dĂ©sarme et rogne sur ses budgets militaires, la Chine effectue donc un effort de rĂ©armement et d'accroissement massif de sa puissance militaire, supĂ©rieur Ă  celui de l'Allemagne entre 1933 et 1940 et Ă  celui des USA après Pearl-Harbor.

Pourquoi ?

Depuis toujours, on sait qu'un pays qui rĂ©arme obĂ©it Ă  deux hypothèses : soit il se sent menacĂ© et veut se protĂ©ger, soit il veut attaquer. Qui la Chine veut-elle attaquer ? Taiwan, pour la reconquĂ©rir ? Non, car elle n'aurait pas besoin de rĂ©armer si fortement pour reprendre l'Ă®le ; et sa stratĂ©gie est celle de la "persuasion" : la Chine veut rĂ©cupĂ©rer Taiwan en douceur ; une guerre ruinerait la juteuse Ă©conomie de la province perdue, dont la Chine a besoin. Elle envisage Taiwan, comme une future "rĂ©gion autonome", Ă  l'image de Hong-Kong selon l'adage cĂ©lèbre "un seul pays, deux systèmes Ă©conomiques". Le gĂ©nĂ©ral RĂ©gis de Marsan, suggĂ©rait (in Le Soir 28/02/2001) "qu'il faut mettre en parallèle le budget militaire chinois avec la dĂ©population de la Russie". Serait-ce donc la Russie que la Chine veut attaquer ? On sait qu'elle pourrait revendiquer une partie de la SibĂ©rie orientale, oĂą s'infiltrent ses migrants. On se souvient des combats sino-russes sur l'Amour des annĂ©es 60. LĂ  n'est pourtant pas la prĂ©occupation gĂ©opolitique chinoise ; l'Empire du Milieu ne se sent nullement menacĂ© par la Russie pas plus que par l'Inde (d'autant que les Russes lui fournissent toujours des armes, notamment les chasseurs-bombardiers SukhoĂŻ.) Elle a intĂ©rĂŞt Ă  entretenir de bons rapports avec ces deux puissances continentales. Pour quelles raisons alors la Chine rĂ©arme-t-elle ? Parce que les Chinois subodorent la possibilitĂ© d'un conflit majeur, au XXIème siècle, avec la grande superpuissance thalassocratique : les Etats-Unis. La Chine, nation (comme la France) Ă  la fois maritime et continentale a compris que le Pacifique, actuellement sous contrĂ´le amĂ©ricain, allait devenir un lieu de friction majeur. N'oublions pas Ă©galement que les deux superpuissances militaires Ă  partir de 2015 seront les Etats-Unis et la Chine. Cette dernière prĂ©voit donc une situation similaire Ă  celle de la "guerre froide" Occident-URSS des annĂ©es 1947-1991. Et, dans le cadre de ce rĂ©armement, il faut savoir que la Chine n'accroĂ®t nullement ses effectifs terrestres (ce qui serait le cas dans l'hypothèse de conflits frontaliers continentaux) mais, comme par hasard, 1°) elle muscle sa flotte de haute mer et sous-marine - PĂ©kin envisage le lancement de porte-avions - et son aviation ; 2°) elle amĂ©liore ses capacitĂ©s balistiques et nuclĂ©aires, prĂ©parant aussi des satellites-espions militaires ; 3°) elle revalorise toutes les soldes, pour motiver son armĂ©e. Les Chinois se prĂ©parent donc bien Ă  un conflit de type "post-moderne", centrĂ© sur la guerre Ă©lectronique, les missiles, les avions, les sous-marins et les satellites, un conflit qui aurait inĂ©vitablement un aspect (partiellement) nuclĂ©aire. Le Pentagone s'en est parfaitement rendu compte.

Les vraies raisons du bouclier anti-missiles américains.

Au mĂ©pris des accords de dĂ©sarmement nuclĂ©aire SALT - et en dĂ©saccord formel avec la Chine, la Russie et la France - M.G.W. Bush veut doter son pays d'un bouclier d'intercepteurs anti-missiles (NMD) capables d'abattre en vol d'Ă©ventuelles tĂŞtes nuclĂ©aires lancĂ©es contre le territoire amĂ©ricain (1). Il rompt par lĂ  "l'Ă©quilibre de la terreur", qui a Ă©vitĂ© toute guerre atomique grâce Ă  la "destruction mutuelle assurĂ©e" (MAD, mutual assured destruction) ; cette dernière repose sur un pacte implicite entre puissances nuclĂ©aires, selon lequel l'agresseur, en Ă©tant certain d'ĂŞtre foudroyĂ© par une riposte atomique, est dissuadĂ© de lancer ses bombes A ou H. Mais, si un pays - en l'occurrence les USA - possède un bouclier anti-missiles, il peut se permettre tout type de guerre contre une puissance nuclĂ©aire sans craindre de riposte sĂ©rieuse.

Les commentateurs de la presse internationale affirment que les AmĂ©ricains veulent se protĂ©ger contre d'Ă©ventuelles frappes balistiques atomiques "d'Etats-voyous" ou "Etats-terroristes" (rogue States), c'est-Ă -dire la CorĂ©e du Nord, l'Iran, l'Irak, la Lybie, etc. Les services de presse de la Maison Blanche confirment Ă©videmment cette version. Pourtant, elle est peu crĂ©dible. Les pays susmentionnĂ©s ne sont pas fous ni suicidaires. Ils savent qu'ils ne sont pas de grandes puissances mondiales. Dans l'hypothèse (hautement improbable) oĂą ils pourraient se doter de missiles nuclĂ©aires Ă  longue portĂ©e capables d'atteindre les USA, ils ne prendraient pas le risque stupide d'une agression qui provoquerait sur leur sol une riposte dĂ©vastatrice. En rĂ©alitĂ©, tout indique que le Pentagone envisage un affrontement majeur avec la Chine dans les vingt ans, et entend se donner les moyens de frapper (pas forcĂ©ment atomiquement d'ailleurs) sans risque de contre-offensive nuclĂ©aire sur le territoire amĂ©ricain. Bref, la thèse que nous proposons est la suivante : le NMD, le bouclier anti-missiles amĂ©ricain, est probablement destinĂ© Ă  protĂ©ger les USA d'une menace atomique chinoise. La logique de la dissuasion nuclĂ©aire s'apparente Ă  la fois au jeu d'Ă©chec, et aussi, au jeu de go : les dirigeants amĂ©ricains savent très bien (et nous en parlerons plus bas) que la Chine, compte tenu de ses 1,25 milliards d'habitants, craint beaucoup moins qu'eux les frappes nuclĂ©aires. Sa protection est sa dĂ©mographie. Ce projet amĂ©ricain de dĂ©fense anti-missiles balistiques (NMD) dĂ©fendu par l'administration Bush, est considĂ©rĂ© en Chine comme une mesure agressive, presque un casus belli. Traditionnellement, contrairement aux Occidentaux, les Chinois emploient un langage très diplomatique et masquent toute hostilitĂ© de langage. Quand cette dernière apparaĂ®t, c'est que les choses sont graves. Sha Zukang, le nĂ©gociateur chinois sur le dĂ©sarmement, pouvait dĂ©clarer : "Les Etats-Unis auront une position Ă  la fois dĂ©fensive et offensive. Je ne crois pas que les autres puissances nuclĂ©aires tolĂ©reraient une supĂ©rioritĂ© et une sĂ©curitĂ© amĂ©ricaines absolues, alors qu'elles se sentiraient dans une situation d'insĂ©curitĂ© absolue." Il rĂ©cidiva en ces termes au cours d'une confĂ©rence de presse au Canada : "Je hais le NMD, produit d'une mentalitĂ© amĂ©ricaine de guerre froide, de gens qui se cherchent de nouveaux ennemis, la Chine peut-ĂŞtre..." Et puis, il eut cette phrase, très calculĂ©e, mais lourde de menaces : "La Chine est trop grosse pour que les AmĂ©ricains l'envoient sur la Lune. Les Chinois sont sur la terre depuis 5 000 ans et y resteront Ă  jamais." Enfin, signe aussi inquiĂ©tant, l'influent Teng Jianqun, rĂ©dacteur en chef de l'officiel World Military Review Ă©crivait Ă  demi-mot, toujours Ă  propos du NMD, le bouclier spatial anti-missiles nuclĂ©aires amĂ©ricain, que ce dernier Ă©tait en fait destinĂ© Ă  prĂ©parer une guerre contre la Chine ; il notait : "quand un pays prĂ©pare une confrontation avec la Chine dans l'espace, nous devons y prĂŞter une grande attention."

N'oublions pas ce fait central, que la thalassocratie amĂ©ricaine en dĂ©pit de son discours officiel ultra-pacifiste et humanitariste est une "nation impĂ©riale" fondĂ©e sur la guerre et la fonction militaire. Les USA ont besoin de la guerre (la "guerre juste", la croisade contre les mĂ©chants, Ă©videmment), non seulement pour des raisons Ă©conomiques - l'industrie d'armement est une locomotive techno-industrielle et financière - mais pour maintenir leur statut mondial de "protecteurs-dominateurs" du monde. Depuis 1941, les USA sont le pays au monde qui a menĂ© le plus grand nombre d'opĂ©rations militaires et de bombardements hors de ses frontières. Mais sans jamais craindre pour l'intĂ©gritĂ© de son territoire. LĂ , les choses changent : ils n'ont plus affaire Ă  des petits pays, Vietnam, Panama, Serbie, etc. mais Ă  l'Ă©norme Chine, terrifiant challenger qui, avec ses 1,25 milliards d'habitants, peut supporter les saignĂ©es de frappes nuclĂ©aires, et qui se dote actuellement de missiles Ă  longue portĂ©e ! La perspective est bien pire que face Ă  la dĂ©funte URSS. Rompant radicalement avec la politique de Clinton, le PrĂ©sident Bush junior a dĂ©clarĂ©, dĂ©but mars, ce que la presse a très peu relevĂ©, mais qui est pourtant capital : "La Chine est une rivale et non un partenaire stratĂ©gique." Une guerre aura peut-ĂŞtre pour théâtre et enjeu central le Pacifique et opposera Ă©ventuellement les USA et la Chine, d'ici 2010. Quel en sera le prĂ©texte, sur quels litiges Ă©clatera-t-elle ? Pour l'instant, nul ne le sait. Mais, Ă  l'inverse des myopes et imprĂ©voyants politiciens europĂ©ens qui "n'ont plus d'ennemis", qui ne se sentent plus menacĂ©s par personne, qui dĂ©sarment, pour qui la fonction militaire n'est plus qu'une force de police d'interposition humanitaire, les stratèges amĂ©ricains ont lu Clausewitz ; ils raisonnent Ă  long terme et savent que la guerre est toujours possible, demain, entre deux puissances majeures mĂŞme si, aujourd'hui, on n'en connaĂ®t pas les prĂ©textes exacts. Cela dit, l'enjeu global d'un tel affrontement, nous le devinons facilement : c'est la domination de l'OcĂ©an pacifique.

Analyse des formes d'un conflit naissant.

Donc un conflit majeur pour la suprĂ©matie entre la Chine et les Etats-Unis est probable, mais non certain, pour le XXIème siècle. En tous cas, une rivalitĂ© constante au cours du XXIème siècle est absolument Ă©vidente. Elle prendra soit les formes de conflits ouverts, soit d'une tension permanente, avec toujours le risque de frappes nuclĂ©aires. Toute la question est de savoir quel camp choisiront l'Union europĂ©enne, la Russie, l'Inde et les Etats musulmans. Quoi qu'il en soit, une nouvelle guerre froide commence. La Chine apparaĂ®t comme le surgissement dans l'histoire d'une future hyper-puissance telle que l'humanitĂ© n'en a encore jamais vue. Le regrettĂ© Alain Peyrefitte dans son ouvrage "Quand la Chine s'Ă©veillera" l'avait prĂ©dit : la Chine sera au XXIème siècle un Etat unifiĂ© reprĂ©sentant 1/5ème de l'humanitĂ©. Jamais un cas semblable ne s'Ă©tait produit.

Quels sont les rapports entre PĂ©kin et la nouvelle administration rĂ©publicaine et pourquoi se dĂ©gradent-ils ? Beaucoup plus que du temps de Clinton, l'entourage de Bush redoute la montĂ©e en puissance militaire de l'Empire du milieu. Quian Qichen, vice-premier ministre, conseiller diplomatique du chef de l'Etat et du PC chinois, s'est rendu Ă  la Maison Blanche le 22 mars. La Chine n'Ă©tant plus, selon les dĂ©clarations de M. Bush, un "partenaire stratĂ©gique" mais un "concurrent stratĂ©gique", PĂ©kin tente de dĂ©samorcer la mĂ©fiance amĂ©ricaine, selon la technique du jeu de go : endormir puis Ă©touffer l'adversaire plutĂ´t que de le provoquer ; pratique traditionnelle en Chine depuis les Empereurs Ming, oĂą selon le prĂ©cepte de Lao-Tseu, repris par Mao, il faut toujours "sourire Ă  son ennemi le plus dangereux et montrer les dents Ă  son plus petit ennemi." La Chine tente donc d'apaiser les craintes du grand rival amĂ©ricain, mais ne se gĂŞne pas pour couvrir Taiwan d'invectives. Pourtant, un document interne au PC chinois de mars 2001, postĂ©rieur Ă  l'Ă©lection de M. Bush, rĂ©vèle que le but gĂ©ostratĂ©gique de la Chine est de "contrer le dĂ©veloppement de l'hĂ©gĂ©monisme et de la loi du plus fort." Que signifie cette formule sibylline ? Les Chinois ont le temps, ils calculent toujours Ă  long terme. Leur objectif est, dans un premier temps, non seulement de rĂ©cupĂ©rer Taiwan, l'Ă®le rebelle, pour des raisons autant Ă©conomiques que politiques, mais aussi, dans un deuxième temps, de distendre les liens protecteurs entre les USA et leurs deux principaux alliĂ©s asiatiques : la CorĂ©e du Sud et le Japon. Dans un troisième temps, la Chine entend reprendre la maĂ®trise du Pacifique, commerciale et militaire - y compris sur l'Australie oĂą elle encourage une immigration chinoise - en s'efforçant notamment de faire fermer les bases amĂ©ricaines comme celle d'Okinawa. La Chine se donne environ vingt ans pour atteindre cet objectif. Or ce dernier est aussi inacceptable pour les USA qu'une alliance gĂ©ostratĂ©gique, hors de l'Otan, entre l'Europe pĂ©ninsulaire et la Russie ("EurosibĂ©rie"). Le double cauchemar du Pentagone, c'est que la thalassocratie amĂ©ricaine se voie Ă©liminĂ©e du Pacifique par la Chine, et du continent euro-russe par une remontĂ©e en puissance de la Russie, alliĂ©e Ă  une Union europĂ©enne rompant avec l'Otan. Mais rien ne pourra dĂ©tourner la Chine de sa visĂ©e sur le Pacifique oĂą elle veut se substituer au protecteur amĂ©ricain. Elle sait qu'Ă©conomiquement et gĂ©ostratĂ©giquement le Pacifique - autour duquel vivront en 2020 les deux tiers de l'humanitĂ© - sera au XXIème siècle ce que furent la MĂ©diterranĂ©e et l'Atlantique pour d'autres siècles. La Chine prĂ©fĂ©rerait Ă©videmment obtenir cette hĂ©gĂ©monie qui la consacrerait comme superpuissance sans conflit avec les USA. Mais un conflit ne lui fait pas peur.

La nouvelle position amĂ©ricaine est la suivante : si la Chine, dont les ambitions semblent dĂ©mesurĂ©es, rompt la pax americana dans le Pacifique, ce sera un casus belli. L'administration Bush entend que la Chine reste une "puissance intermĂ©diaire", comme l'Inde ou le Japon. Or, les AmĂ©ricains ont commencĂ© Ă  passer Ă  l'offensive : on se souvient du bombardement "accidentel" de l'ambassade chinoise Ă  Belgrade, qui Ă©tait destinĂ© Ă  tester le niveau de riposte de PĂ©kin, d'après les services secrets italiens. Plus rĂ©cemment, ils accusent la Chine d'aider technologiquement ce "rogue State" (Etat voyou) que constitue l'Irak, ce qui est probablement une accusation fondĂ©e. Ils envisagent de vendre Ă  Taiwan des frĂ©gates anti-missiles munies du système radar Aegis, (Ă  la suite de la vente par la France des frĂ©gates La Fayette), ainsi que des missiles (pour contrer les rĂ©centes fusĂ©es M9 et M11 pointĂ©es par la Chine sur sa cĂ´te mĂ©ridionale), qui rendraient difficile une attaque contre l'Ă®le ; ils bloquent l'adhĂ©sion de la Chine Ă  l'Organisation mondiale du commerce (OMC), de peur d'ĂŞtre submergĂ©s par les produits agricoles chinois subventionnĂ©s. Et, fin mars 2001, les Etats-Unis dĂ©cidaient de parrainer une rĂ©solution devant la commission des droits de l'homme de l'ONU qui siĂ©geait Ă  Genève pour "condamner les graves violations des droits de l'homme en Chine."

Un autre point litigieux, assez explosif, mĂ©rite d'ĂŞtre mentionnĂ© : la question capitale de la rĂ©unification des deux CorĂ©es, inĂ©vitable Ă  long terme, du fait du dĂ©sastre constituĂ© par le rĂ©gime de Pyongyang. Pour l'instant, PĂ©kin soutient Ă  bout de bras le rĂ©gime de Kim Jong Il. Son objectif est la crĂ©ation d'une CorĂ©e rĂ©unifiĂ©e sous la houlette chinoise, avec un système "capitaliste autoritaire" comme Ă  Hong-Kong. L'objectif amĂ©ricain est apparemment proche, mais totalement inverse : la crĂ©ation d'une CorĂ©e unique, puissance Ă©conomique et militaire consĂ©quente, sous hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine. Le but des USA est clair : intimider la Chine et la contenir par trois "rĂ©volvers" et concurrents braquĂ©s contre elle, le Japon, la CorĂ©e et Taiwan. PĂ©kin, vis-Ă -vis de ces Etats essaie de jouer de l'argument de la "solidaritĂ© ethnique" des Asiatiques face aux Occidentaux.

Un autre point de friction est le Vietnam. Washington a perdu la première manche, puisque, grâce Ă  l'aide chinoise, le Vietnam du Nord a infligĂ© Ă  l'Oncle Sam la première dĂ©faite militaire de son histoire. Mais les USA veulent prendre leur revanche, une revanche "pacifique", mais qui suscite l'exaspĂ©ration du PC Chinois : aider le Vietnam Ă  se "dĂ©communiser", en faire un pays capitaliste qui revienne dans le giron amĂ©ricain. L'impĂ©ritie Ă©conomique et les besoins financiers du rĂ©gime de Hanoi vont dans le sens de la stratĂ©gie amĂ©ricaine, d'autant que les Vietnamiens sont historiquement très mĂ©fiants vis-Ă -vis des Chinois, avec lesquels ils ont connu des affrontements militaires sporadiques (victorieux pour les Vietnamiens) sur la frontière nord, après la rĂ©unification.

Vers un nationalisme capitaliste chinois.

L'essentiel est de comprendre que, dans toute l'histoire de l'humanitĂ©, la cause des conflits et des guerres n'a jamais Ă©tĂ© principalement idĂ©ologique, mais nationaliste. La guerre froide entre l'Occident et le communisme n'a jamais dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© en guerre chaude, parce qu'au fond, le conflit Ă©tait d'abord idĂ©ologique, entre le communisme et le capitalisme. En revanche, la Seconde guerre mondiale a dĂ©butĂ©, on l'oublie trop souvent, non pas par une lutte entre le national-socialisme allemand, le fascisme italien, les dĂ©mocraties occidentales et le communisme, mais sur une rivalitĂ© nationaliste et gĂ©opolitique des pays europĂ©ens : Allemagne, Russie, France, Royaume-Uni, etc. L'idĂ©ologie n'intervient que comme prĂ©texte, comme "dĂ©rivĂ©" aurait dit le sociologue Pareto. De mĂŞme aujourd'hui, ce qui est très inquiĂ©tant dans la rivalitĂ© naissante entre la Chine et les USA, c'est qu'il ne s'agit plus d'un conflit idĂ©ologique entre le communisme chinois et le capitalisme amĂ©ricain, logique totalement dĂ©passĂ©e, mais du retour Ă  une rivalitĂ© gĂ©opolitique classique de puissances. La Chine ne cherche plus du tout, comme du temps de Mao, Ă  dĂ©fendre le messianisme communiste, Ă  exporter son modèle en ExtrĂŞme-Orient, ni Ă  prendre la tĂŞte d'une croisade des pays pauvres contre le capitalisme occidental. La Chine a troquĂ© le communisme contre le nationalisme. Son objectif, très rusĂ©, est double 1°) Conserver un rĂ©gime autoritaire Ă  parti unique, militariste, dans le but de devenir la première puissance mondiale vers 2020. 2°) Pour davantage d'efficacitĂ©, le PC Chinois a dĂ©cidĂ©, sous la prĂ©sidence de Jiang Zemin, de passer progressivement Ă  une Ă©conomie capitaliste (Ă  deux vitesses, note) - ce qui inquiète le Pentagone, puisque les USA ont fini par comprendre qu'un adversaire avec une Ă©conomie de marchĂ© Ă©tait plus performant et dangereux qu'un adversaire au communisme paralysateur. A ce niveau, les AmĂ©ricains sont pris dans le filet d'un douloureux dilemme : en commerçants ataviques, ils ne peuvent pas faire autrement que d'investir dans le marchĂ© chinois, qui est appelĂ© Ă  devenir colossal (les USA sont le premier investisseur Ă©tranger), mais, ce faisant, ils renforcent le rĂ©gime, contribuent Ă  moderniser le gĂ©ant, Ă  accroĂ®tre sa richesse (et donc ses capacitĂ©s techno-militaires) et Ă  se fabriquer un redoutable concurrent commercial, capable d'entraĂ®ner le Japon dans son orbite.

Un des atouts amĂ©ricains est que PĂ©kin est pour l'instant mal vu de ses voisins asiatiques ; ils prĂ©fèrent de loin une hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine Ă  une hĂ©gĂ©monie chinoise, qui serait beaucoup plus brutale. C'est pourquoi, le PC chinois ne cesse de multiplier les dĂ©clarations de bonnes intentions envers tous les pays de la rĂ©gion, Ă  commencer par le Japon, auquel sont ouvertes les portes des investissements en Chine du Sud.

L'aggravation des relations sino-américaines.

Le litige le plus crucial et le plus dangereux porte sur la capacité chinoise à se doter de missiles nucléaires de longue portée. La Chine a procédé, depuis 1990, à un accroissement constant de ses performances spatiales à partir des fusées Longue Marche (inspirées de la technologie soviétique), capables de satelliser plusieurs tonnes. Cela veut tout simplement dire que la Chine teste aussi par là des vecteurs intercontinentaux ICBM, simples ou "mirvés" (2), capables d'atteindre les USA. La technique balistique militaire fait appel, en effet, aux mêmes ressources et connaissances que les programmes de satellisation.

Les relations sino-amĂ©ricaines se sont encore aggravĂ©es le 23 mars 2001 par la dĂ©fection aux USA d'un officier supĂ©rieur, un colonel de l'ArmĂ©e populaire de libĂ©ration (APL). Pis encore : son Ă©pouse a trouvĂ© refuge aux USA par l'entremise de l'ambassade amĂ©ricaine Ă  PĂ©kin, ce que les Chinois considèrent comme une humiliation et un "incident grave." Et quant Ă  la visite de Qian Qichen, vice-premier ministre chinois, Ă  la Maison-Blanche, le 22 mars, que nous Ă©voquions plus haut, elle fut un Ă©chec notable, puisque les Chinois n'y ont pas obtenu la renonciation amĂ©ricaine Ă  la vente Ă  Taiwan d'un bouclier anti-missiles Aegis (3). Ce point Ă©tait pourtant crucial pour PĂ©kin. M. Bush et son secrĂ©taire d'Etat, le "faucon" Colin Powel, grand artisan de la Guerre du Golfe, entendent appliquer Ă  la lettre le TraitĂ© de protection de Taiwan signĂ© en 1979 (4), alors que M. Clinton Ă©tait prĂŞt Ă  nĂ©gocier une Ă©ventuelle rĂ©unification en douceur, selon un "processus Ă  la Hong-Kong".

Un autre grave contentieux entre PĂ©kin et Washington, très peu connu du public et peu Ă©voquĂ© par la presse europĂ©enne, porte sur l'interdiction par le PC de la libertĂ© religieuse, et notamment sur la discrète rĂ©pression du christianisme. En septembre 2000, une campagne de destruction des Ă©glises par dynamitage aurait commencĂ©. Plusieurs milliers d'Ă©difices ont Ă©tĂ© dĂ©truits, prĂ©tendent les AmĂ©ricains ; ce que nient Ă©videmment les dirigeants chinois. C'est une des raisons pour lesquelles l'administration Bush vient d'accuser la Chine devant le comitĂ© des droits de l'homme de l'ONU, rĂ©uni Ă  Genève (voir plus haut). Pour les dirigeants chinois, cette insistance amĂ©ricaine sur les "droits de l'homme" dans leur propre pays, cette critique constante du caractère "dictatorial" et "rĂ©pressif" de leur rĂ©gime constitue, selon le terme consacrĂ©, une "insupportable ingĂ©rence", une humiliation, qui rappelle l'Ă©poque semi-coloniale des "traitĂ©s inĂ©gaux" et des "concessions territoriales" du dĂ©but du XXème siècle. Les Chinois ont Ă©tĂ© extrĂŞmement vexĂ©s par la dĂ©claration suivante de M. Bush (lors de la visite, citĂ©e dans cet article, de M. Qian) : "Nos invitĂ©s ne seront pas surpris si je dis que je crois Ă  la libertĂ© religieuse et qu'il serait sans doute beaucoup plus facile d'aller de l'avant de manière constructive dans nos relations si nos interlocuteurs honoraient les libertĂ©s religieuses Ă  l'intĂ©rieur de leurs frontières." (5) Pour les Chinois, il s'agit lĂ , non seulement d'ingĂ©rence, mais d'impĂ©rialisme moral. Exigent-ils, eux, des Etats-Unis et de l'Occident, qu'ils appliquent les règles culturelles chinoises ? Soulignons lĂ , d'ailleurs, une divergence philosophique et idĂ©ologique fondamentale entre la Chine et l'Occident - plus particulièrement les USA. On sait que, dans l'histoire, les cassures philosophiques entre les civilisations, les "ruptures de vision du monde", selon l'statement du politologue Julien Freund alimentent les inimitiĂ©s, et attisent les conflits gĂ©ostratĂ©giques. Cette divergence ne porte nullement sur le choix d'un système socio-Ă©conomique (du type communisme contre capitalisme), ce dont les Chinois, en bons pragmatiques, se moquent. Elle porte sur l'Ă©thique universaliste des droits de l'homme et de la dĂ©mocratie Ă  l'occidentale que les dirigeants chinois contestent absolument. En disciples de Confucius et de Lao-Tseu, bien plus que de Marx, les Chinois prĂ´nent le relativisme et non l'universalisme. Pour eux, la notion de dĂ©mocratie et la philosophie des droits de l'homme ne sont applicables qu'Ă  l'Occident, pas aux autres aires civilisationnelles. De plus, ils contestent la pertinence de ces notions, arguant que les Etats-Unis eux-mĂŞmes - donneurs de leçons - ne respectent pas leurs propres principes hypocrites, par exemple en bombardant la Serbie ou l'ambassade de Chine Ă  Belgrade.

En conclusion.

N'oublions pas que la Chine et les Etats-Unis s'étaient déjà affrontés militairement en 1951, pendant la guerre de Corée, et indirectement, pendant la guerre du Vietnam. On remarquera que jamais les Etats-Unis et l'ancienne URSS ne s'étaient affrontés directement.

Les deux grandes lignes de fracture et de risques de conflits du XXIème siècle concerneront un affrontement Islam-Europe et Islam-Inde d'une part, et Chine-USA d'autre part.(Islam Occident Chine USA)

Comme l'a dĂ©montrĂ© Alexandre Del Valle dans deux de ses rĂ©cents ouvrages, et dans plusieurs de ses articles universitaires, la politique Ă©trangère amĂ©ricaine vise Ă  neutraliser les rivaux europĂ©ens et russes en jouant la carte de l'Islam, comme la guerre de Serbie l'a dĂ©montrĂ©e. Mais les USA ont une prĂ©occupation plus grave sur leur flanc ouest : neutraliser la Chine. Ils se sentent donc une Ă®le thalassocratique encerclĂ©e, obligĂ©e de contrĂ´ler le Grand Continent menaçant. Il y a une constante dans l'histoire des guerres, qui obĂ©it Ă  un Ă©trange paradoxe, que les gĂ©opoliticiens nomment "le paradoxe de la Guerre de Troie." Il peut se formuler ainsi : les guerres ouvertes Ă©clatent entre deux puissances ou deux coalitions sur des prĂ©textes particuliers et imprĂ©visibles, qui ne sont jamais les causes fondamendales ; ces dernières sont une rivalitĂ© globale, stratĂ©gique, Ă©conomique, ethnique, etc. qui ne cherche qu'une Ă©tincelle, au fond secondaire, pour dĂ©gĂ©nĂ©rer en conflit ouvert. La fameuse Guerre de Troie immortalisĂ©e par Homère, opposait en fait les jeunes citĂ©s grĂ©co-achĂ©ennes Ă  la ville-Etat de Troie, installĂ©e près du Bosphore, et redoutable rivale commerciale et militaire. Le prĂ©texte futile du dĂ©clenchement des hostilitĂ©s et de l'expĂ©dition d'Agamemnon fut une jalousie amoureuse (l'enlèvement de la belle HĂ©lène par les Troyens). Mais la vĂ©ritable cause du conflit Ă©tait la volontĂ© gĂ©ostratĂ©gique des Grecs d'Ă©liminer leurs concurrents orientaux et de s'approprier la mer EgĂ©e.

Bien des guerres peuvent s'analyser selon cette grille, qui distingue les prĂ©textes des causes essentielles, des toiles de fond. Or, dans le cas du conflit potentiel Chine-USA, nous pouvons repĂ©rer une toile de fond structurelle extrĂŞmement chargĂ©e en hostilitĂ© : rivalitĂ© pour l'hĂ©gĂ©monie sur le Pacifique ; crainte des USA, devenus unique superpuissance, de voir réémerger un concurrent autrement plus dangereux que la dĂ©funte URSS, parce que beaucoup plus peuplĂ©, et parce que puissance Ă  la fois continentale et maritime, ce que n'est pas la Russie ; crainte aussi des AmĂ©ricains de la concurrence Ă©conomique et technologique mondiale de l'Empire du Milieu et de sa formidable masse dĂ©mographique ; renouveau du nationalisme chinois qui prend conscience de son immense puissance et qui a une dette Ă  rĂ©gler, une revanche Ă  prendre contre un Occident qui l'aurait humiliĂ© depuis le dĂ©but du XXème siècle avec les "traitĂ©s inĂ©gaux". Etc.

Bref, la "toile de fond" conflictuelle est particulièrement dangereuse. Le contentieux Chine-USA est beaucoup plus lourd que l'ancien contentieux USA-URSS, parce qu'il est géostratégique et non plus idéologique, et aussi parce qu'il s'apparente, comme l'a vu Samuel Huntington, à un choc de civilisations.

C'est pourquoi, comme les guerres franco-allemandes des XIXème et XXème siècles, qui pouvaient éclater sous n'importe quel prétexte, on ne peut pas dire que le "problème de Taiwan" sera nécessairement la cause d'un affrontement. Tout autre prétexte peut surgir. L'avenir est toujours ouvert, tout est possible. D'ici à 2020, la rivalité sino-américaine ne fera que s'accroître, comme un baril de poudre qui ne cesse de se remplir. Mais nous ne connaissons pas le nom de la mèche qui le fera exploser. Pour résumer cette analyse, nous dirons qu'un affrontement global entre l'Amérique du Nord et la Chine constitue un des risques majeurs au XXIème siècle, sans que nous puissions savoir le prétexte de son éclatement, ni la forme qu'il prendra. Quoi qu'il en soit, un esprit philosophique pourrait remarquer que nous allons assister au XXIème siècle à l'affrontement de la plus ancienne civilisation du monde (la Chine), un peuple long vivant et homogène, selon l'statement de Raymond Ruyer, et de la plus récente (l'Amérique), qui est d'ailleurs davantage une société qu'une civilisation historique, un peuple hétérogène et court-vivant.

Par Gérald Fouchet. Gérald Fouchet est politologue, écrivain et journaliste. http://www.strategicsinternational.com/f3chineusa.htm

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